C-RC : Pour commencer, si vous deviez vous présenter à quelqu’un qui ne connaît pas votre travail, comment définiriez-vous votre pratique artistique aujourd’hui et le chemin qui vous y a conduit ?
Frédéric Poincelet: Je suis dessinateur, le dessin est mon langage, mon essence, une évidence. J’ai découvert le dessin par la bande dessinée, mais plus que les histoires qui m’étaient contées, ce sont les univers dessinés qui me fascinaient, d’un graphisme à l’autre, comment autant de différences étaient possibles, de possibilités ouvertes.
Je joue la corde délicate de la figuration, représenter une scène, réelle, fictive, fantasmée, pose inévitablement une histoire, un récit, donné ou à prendre. Récit qui s’impose de lui-même par ce qui est représenté, ou qui ouvre au regardeur ses propres possibilités de narration. Je cherche à fermer cela au maximum, m’en abstraire, de proposer des représentations fermées à l’imagination. Je veux neutraliser ce que l’on voit, que l’on ne puisse aller plus loin que la frontalité proposée. Rejeter la vue subjective, l’audacieux, les éléments trop narratifs ou contextuels, expulser l’anecdote. L’anecdote est la mort de l’art, la limite même de sa puissance en le réduisant à nos considérations contextuelles.
Le mal est là ; la considération, l’assimilation, l’amabilité, d’une œuvre repose dans tout ce qui est ouvertement lisible au vulgaire. L’implication commune, la prise de parole, sociétale, politique…, cela est évidemment constitutif à l’artiste, à l’homme, mais l’œuvre se doit de s’autonomiser de cette fabrication sinon, elle n’est que témoignage. Je rejette la puissance de l’imagination. Je ne veux pas créer de monde égotique, miser sur mon originalité. Je veux que l’œuvre produite bloque, en sorte, le passage entre le spectateur et son imagination, qu’il se retrouve devant un obstacle qui l’empêche de s’échapper de l’expérience, par l’ironie, l’imagination ou le confort de sa culture bourgeoise.
Le regardeur doit vivre l’œuvre de son ignorance, et des pièges qu’il se pose lui-même face à la représentation, qu’elle dise « cheval », « arbre » ou « paysage » … elle donne un sujet, mais celui-ci est clos de propositions, je veux le spectateur nu, handicapé de lui-même, que le « sujet » ou le « non-sujet » soient évacués. Ce que je représente ne m’intéresse pas. Ce que je dessine, c’est du dessin.
C-RC : Vous êtes à la fois dessinateur, auteur, éditeur et graphiste. Comment ces différents métiers se sont-ils construits au fil de votre parcours ? Ont-ils toujours cohabité ou se sont-ils imposés progressivement ?
Frédéric Poincelet : Ils sont les constituants de mon état de dessinateur, des possibilités qu’il m’apporte et des liens intrinsèques qui se tissent naturellement entre ces pratiques. Pour moi naturelles et très perméables… Jeune dessinateur, amateur frénétique de livres, c’est par eux que j’ai vécu le dessin. J’ai naturellement, très vite, eu envie, besoin, d’éditer mes dessins, en faire des livres. Incluant de ce fait, un intérêt pour le graphisme ; véhicule de la mise en forme du livre. Un apport nécessaire à ma pratique initiale. Quant à ma casquette d’auteur, le dessin est une écriture…, dessiner c’est raconter. Sans même parler, déjà, de bande dessinée, assembler sous forme de livre une suite de dessins, les combiner, crée forcément par cette succession, une narration. Passer par la suite au récit fut à un moment donné une nécessité, un besoin de raconter en plus de celui de dessiner. L’ensemble de ces pratiques me permettent d’avoir le recul utile sur chacune, de convoquer la distance nécessaire à se jauger.
L’art est ma religion, le dessin ma langue, le livre le véhicule de mes curiosités artistiques, quant au graphisme, il est un outil de mise en scène passionnant à la diffusion.>
C-RC : Imaginons que l’on pousse la porte de votre atelier : à quoi ressemble votre espace de création ? Comment naît une œuvre chez vous ? Avez-vous des rituels, des moments privilégiés de la journée ou de la nuit, ou encore des outils dont vous ne vous séparez jamais ?
Frédéric Poincelet : Mon atelier n’existe pas vraiment, je bricole ailleurs… de la table de mon bureau à celle de la cuisine…, je n’ai jamais eu l’occasion de fétichiser un lieu qui soutiendrait mon travail, un antre de démiurge pour ma création. Quantité de choses factuelles cadrent ma pratique et ce depuis toujours, je vole mes moments aux contingences quotidiennes. Sans souffrances, ni frustrations. L’état d’artiste est un état jamais en berne, une position, tout est vécu par ce prisme en permanence, le travail est constant, ne jamais baisser sa garde… L’atelier est là virtuel, en moi, dans lequel je repasse en boucle le travail en cours et les expériences à mener.
Pour cette exposition, ce projet, j’ai ouvert « mon atelier » à des compagnons de route, je suis sorti de « moi », intégrant l’atelier de lithographie « A Fleur de Pierre », inventant un fonctionnement collaboratif, nouveau dans ma pratique. Mes outils favoris sont les limites permanentes que l’on rencontre, il faut travailler avec cela.
C-RC : La découverte d’une valise de livres abandonnée a été fondatrice dans ce projet. Est-ce un acte réel ou imaginaire ? Pourquoi cet événement a-t-il fait « signe » pour vous ? Votre exposition s’intitule SUOMI, suomi. Quelle est la signification de ce titre et comment est née cette référence à la Finlande et à la langue finnoise?
Frédéric Poincelet : C’est la trouvaille d’un livre des années 50 abandonné sur un trottoir de Saint Gratien, dans une valise, qui a été le déclencheur de mes intentions pour cette exposition. Un trésor qui validait mes intuitions. Je cherchais à comprendre le paysage de la ville et quel matériau y travailler. Ce livre fatigué, constitué d’un assemblage de photos plus ou moins floues, exaltantes, m’a apporté ce que je cherche toujours : « du dessin ». Du dessin en devenir, dans l’âpreté de ses documents, j’y ai trouvé la possibilité de ne poser aucune anecdote, aucune narration parasite. Qu’ils deviennent ainsi ; universels, qu’ils puissent appartenir à chacun par leur multiplicité, offrir à chacun « son » Saint-Gratien. SUOMI reprend le titre d’un des livres de cette valise éventrée : SUOMI en majuscule signifie le pays, suomi en minuscule la langue. La symbolique me plût… L’ART, le pays et le dessin sa langue. SUOMI, suomi.
C-RC : Parmi vos lithographies (une centaine) qui seront exposées, l’humain semble presque absent des paysages. Occupe-t-il malgré tout une place dans ces paysages saturés et stratifiés ? Si oui, laquelle ?
Frédéric Poincelet : Je tente, malgré le paradoxal rapport qu’à le dessin, mon médium, avec le narratif : de chasser l’anecdote, la petite histoire. « Représenter » sans « raconter » c’est ce que je cherche, pour ouvrir ainsi au maximum. Il m’était évident que placer l’humain dans ses paysages fermerai toute possibilité à cela, toute projection, que l’on chercherait forcément « l’histoire », que je serai l’illustrateur d’une idée… ce que je cherche à fuir.
SUOMI, suomi offre un Saint-Gratien mythique, mystifié, que je voulais toucher par le paysage. Comme la restitution d’un espace de vie à prendre, ce qu’il a été ou pourrait être, un Saint-Gratien préhistorique, voire de science-fiction. Je prends la multiplicité des propositions sortie de cette performance, comme des propositions, des fantasmes de paysages offert à chacun des visiteurs.
C-RC : Comment l’exposition s’est-elle construite dans l’Espace Jacques Villeglé, quel est son lien avec le projet Inventaire(s) 2025 et donc la ville de Saint-Gratien?
Frédéric Poincelet : SUOMI, suomi est un inventaire par l’épuisement du motif, du paysage. Ici le paysage c’est Saint-Gratien. Un répertoire des possibles, comme je l’ai expliqué un peu plus haut, un inventaire de propositions, de supputations de ce que Saint-Gratien a été ou pourrait être, élargissant au maximum, la carte, le territoire, m’appuyant sur le patrimoine que je lui fantasme.
C-RC : Pourquoi avoir choisi la lithographie pour SUOMI, suomi, en quoi votre usage de cette technique relève-t-il d’une expérimentation liée à la mémoire et au temps?
Frédéric Poincelet :Est-ce que l’on peut considérer que ce que je présente dans l’exposition, soit encore littéralement de la lithographie, bien sûr je dessine sur pierre, bien sur le travail de couleur est conçu et décomposé couleur par couleur, pierre par pierre, les œuvres se créent par les pierres encrées passant sous la presse… Mais la lithographie est un médium du multiple, le travail est de créer une image multiple, un tirage d’un certain nombre d’exemplaires identiques validant les compétences techniques des artisans lithographes et les souhaits du commanditaire.
J’utilise tous cela, mais je détourne le multiple par la maltraitance que j’inflige à mes dessins, créant par la surabondance : des œuvres uniques. Tout « ce que l’on ne fait pas » en lithographie, je l’inflige ici à mon dessin : chevauchements inappropriés, combinaisons de couleurs, nombre de passages en machine insensés, perte de lisibilité, répétition des motifs, etc… Et trouver ainsi, d’autres matières dessinées, d’autres dessins apparaissant, échappant à mes plans préalables. Dans SUOMI, suomi chaque passage de couleur est une couche de ce temps, chaque transformation du dessin par ses passages, en témoigne. Le médium lithographique en est une belle symbolique. Et de façon plus personnelle, J’ai vécu de septembre à janvier, avec A Fleur de Pierre, dans l’espace temporel des couches successives de ce travail, la mémoire agrippée à la folie de ce projet en constante transformation.
C-RC : En quoi Saint-Gratien devient-il, à travers ce travail, un paysage universel, presque hors du temps et de l’histoire ?
Frédéric Poincelet : J’ai « décidé » que je représenterais Saint-Gratien, et cela me suffit pour être convaincu de cette vérité et me mettre au travail sur ce postulat. Mes dessins ne peuvent plus être décontextualisé de cela, ne peuvent plus devenir autre chose. Je représente des paysages, outrageusement décontextualisés, dramatisés, colorisés, qui sont des possibilités, d’être, d’avoir été, ou de devenir Saint-Gratien. Je laisse la projection ouverte.
C-RC : Enfin, votre travail prenant souvent la forme de livres, que permet l’exposition que le livre ne permet pas, et avec quelle image, mot ou sensation aimeriez-vous que les visiteurs repartent après avoir découvert SUOMI, suomi ?
Frédéric Poincelet : Le livre impose par la succession des images, une narration, un certain type de récit… J’ai envie de voir par l’exposition la possibilité de se perdre dans la multitude des propositions, d’y faire son chemin, de se perdre jusqu’à l’œuvre qui serai propre à chaque visiteur. Le multiple devient pièce unique à offrir à l’unicité de chacun durant sa visite.

